La part des femmes est si grande dans l'½uvre de la civilisation qu'il serait à peine exagéré de dire que l'édifice est bâti sur les épaules de ces frêles cariatides. Les femmes savent des choses qui n'ont jamais été écrites ni enseignées, et sans lesquelles presque tout le matériel de notre vie quotidienne serait inutilisable.
Dans la civilisation la part des femmes représente l'essentiel.Les poètes et les orateurs sont des féminins.
La parole est féminine. --------------------
Parler, c'est faire ½uvre de femme.La femme, parce qu'elle parle comme chante un oiseau, est seule capable d'enseigner le langage.
Quand l'enfant tente d'imiter les sons qu'il a entendus, la femme est là qui le regarde, lui sourit et l'encourage ; il s'établit un contrat muet de travail entre ces deux êtres, et que de patience chez celui qui sait pour guider celui qui essaie !
De là l'importance du babillage de la femme, importance bien supérieure à celle des plus beaux poèmes et des philosophies les plus profondes.--------------------
La fonction qui fait de l'homme un homme est l'½uvre particulière de la femme .--------------------
S'il était possible d'assigner au langage une origine, on dirait qu'il fut la création de la femme.La femme est peu capable d'innovation verbale ; nulle jamais parmi celles qui furent tout de même de bons écrivains, ne se créa une langue dans le sens où l'on dit cela de Ronsard, de Montaigne, de Chateaubriand ou de Victor Hugo ; mais elle redit bien, et souvent mieux qu'un homme, ce qui fut dit avant elle.
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Née pour conserver, elle s'acquitte de son rôle en perfection.Elle rallume éternellement et sans se lasser à la torche qui va mourir une torche nouvelle et toute pareille.
C'est entre les mains des femmes que brillent les lampada vitaï, danseuses du ballet de la vie ou vestales mélancoliques au fond des caves.
Ce que la femme fut historiquement, elle le sera toujours et elle le fut toujours, dès avant l'histoire.--------------------
Il arriva aussi, et cela, sans doute, dès les temps les plus anciens, que la femme, dont la mémoire est excellente, eût retenu des parties de discours plus musicales, mieux rythmées, quelque couplet semblable à ces mélopées que les nègres répètent insatiablement.
L'homme créait ; la femme apprenait par c½ur. --------------------
Si un pays civilisé parvenait un jour à cet état d'esprit où toute nouveauté est aussitôt accueillie et intronisée à la place des idées et des rouages traditionnels, si le passé cédait constamment devant l'avenir, après quelque temps de curieuse frénésie, on verrait les hommes tomber dans cette hébétude du touriste qui ne regarde jamais deux fois les mêmes figures ; pour se ressaisir, ils devraient se retirer dans une vie tout animale, et la civilisation périrait.
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Partout où la femme n'a pu intervenir ou opposer l'influence de sa passivité à l'arrogance des jeunes mâles, la race s'est épuisée en essais fugitifs.--------------------
Se levant, comme récitatrice, devant le créateur, la femme fonde un répertoire, une bibliothèque, des archives. Le premier cahier de chansons, ce fut la mémoire d'une femme ; et ainsi du premier recueil de contes, de la première liasse de documents.
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Il s'est trouvé que cette littérature orale, dont les thèmes dépassent en nombre ceux de la littérature écrite, était de la plus grande beauté et par conséquent d'une importance suprême.
On doit la sauveté presque intégrale de ce trésor au génie conservateur de la femme.--------------------
Elle garda aussi les chansons, les musiques (et les danses qui s'y joignent) dont l'homme se détache à l'âge même où il quitte la jeunesse.
Pour lui, ce sont des futilités, et il n'y songe plus ; pour la femme, ce sont des moyens de plaire, et elle y songe toujours et, sans espérance, elle s'y rejette pour revivre les félicités passées.
Les vieilles femmes prolongent ainsi la jeunesse de leur c½ur.--------------------
Il ne semble pas que les femmes aient eu une grande part dans l'invention des contes et des chansons ; elles ont conservé, ce qui est une manière de créer ; mais on trouve cependant la marque de leur esprit en certaines variantes.
Leur tendance fut d'adoucir le dénouement d'un conte, de calmer l'effervescence d'une chanson trop folle.
Cette intervention sauva la vie à beaucoup de ces petites choses en les mettant à la portée des enfants, dont la mémoire est un coffret très sûr.
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Ce qu'il y a de vraiment indispensable pour la conduite dans la vie nous a été appris par les femmes ; les menues règles de la politesse, ces gestes qui nous ouvrent la cordialité ou la déférence d'autrui, ces mots qui font bienvenir, ces attitudes qu'il faut varier selon les caractères et les situations ; toute la stratégie sociale.
C'est en écoutant les femmes qu'on apprend à parler aux hommes, à s'insinuer dans leur volonté, car seules celles qui savent plaire peuvent enseigner à plaire.--------------------
Les femmes n'ayant guère dans la vie que des relations passionnelles, ces jeux très primitifs restent le fond de leur tactique sociale ; les hommes à mesure qu'ils vivent, sentent le besoin de compliquer cette science élémentaire, mais elle leur demeure toujours une ressource suprême : attendrir son vainqueur, lui plaire, tel est le dernier argument du vaincu.
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Toute la mimique est l'½uvre des femmes. Même silencieuse, une femme parle encore, et souvent avec une sincérité que n'ont pas ses paroles ; même immobile, elle parle encore et souvent avec plus d'éloquence que par des mots ou des gestes.
La conformation de son corps fait que sa respiration est un langage ; le rythme de sa poitrine dit l'état de son âme et les degrés de son émotion. Aucun discours ne trouve un homme plus sensible.
Mais leurs yeux disposent d'un clavier plus étendu, quoique moins émouvant.
Avec les yeux, avec l'arc de la bouche muette diversement infléchi, la femme peut aller jusqu'au bout de sa pensée.
L'½il pâlit ou s'avive, lève ou abaisse son regard, et c'est le désir ou le dédain, le dépit ou la promesse, autant de pages qu'un homme comprend dès qu'il a intérêt à les lire.
À ces lueurs et à ces mouvements, le jeu des paupières ajoute sa valeur; ce jeu est affirmatif, négatif, interrogateur.
Il profère un oui bref et net et un oui de langueur et d'abandon ; il questionne sur le ton de la colère ou celui de la plainte ; il refuse par un arrêt brusque à moitié de la prunelle qui voile les yeux sans les fermer.
Mais que d'autres nuances et que le sourire aussi est riche en paroles !
Toute la femme parle ; elle est le langage même.--------------------
Si la femme est le langage, elle doit donc être le mensonge, et aussi la conscience.
Tout cela se tient et ne fait qu'un. Le premier de ces points n'a pas été étudié, mais l'opinion populaire lui est favorable.
Outre qu'elles parlent plus volontiers que les hommes, elles usent d'une syntaxe meilleure, d'un vocabulaire moins hasardé, elles prononcent bien : on sent que le langage est leur élément.
Le second point : le mensonge est incontesté ; mais on en fait un crime aux femmes, alors qu'il est la conséquence d'un autre don et d'ailleurs une affirmation de leur spiritualité.
Les femmes mentent plus que les hommes ; c'est donc qu'elles ont un plus grand sentiment de l'indépendance, une conscience plus vive : et voilà le troisième point atteint, sans qu'il soit besoin, semble-t-il, d'une démonstration minutieuse.
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Mais si la femme est le langage, d'où vient qu'elle se voit si médiocrement manifestée dans les jeux suprêmes du langage ? Des critiques, pour la flatter, ont allégué on ne sait quelle hérédité latérale, par quoi on démontre que, filles de mères de moins en moins cultivées, à mesure que l'on remonte le cours des siècles, il n'est pas surprenant que leurs aptitudes soient moindres que celles des mâles.
Cela n'est pas sérieux, car le génie ni le talent n'ont rien à voir avec les cultures antérieures ; il y a des aptitudes que le milieu développe.
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La femme est le langage mais le langage élémentaire, le langage utile ; son rôle n'est pas de créer, mais de conserver.
Elle s'en acquitte à merveille. Elle ne crée ni les poèmes ni les statues, mais
elle crée les créateurs des poèmes et des statues ; elle leur enseigne le langage, qui est la condition de leur science ; le mensonge, qui est à la condition de leur art ; la conscience, qui leur donne le génie, quand l'enfant, vers six ou sept ans, sort des mains de la femme,
l'homme est fait. Il parle, et c'est tout l'homme.--------------------
La grande ½uvre intellectuelle de la femme est l'enseignement du langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et professeurs, s'imaginent être les maîtres du langage et que sans leur intervention la langue des hommes périrait dans la confusion et l'incohérence ; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion, et pourtant il n'en est pas de plus ridicule.
Les femmes sont les ouvriers élémentaires, et les poètes les ouvriers supérieurs du langage, les uns et les autres inconscients de leur rôle ; l'intervention du grammairien est presque toujours mauvaise, à moins qu'elle ne se borne à constater des faits, à moins qu'elle n'ose ramener vers les mains des femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer qu'avec injustice.
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Dans toutes les sociétés, tant qu'elle est jeune et belle, la femme, et même esclave, est la maîtresse de la civilisation ; les poètes que sa grâce a inspirés augmentent cette suprématie en faisant d'elle l'objet de leurs chants, et la poésie, qui ne voulait d'abord que dire les joies de la possession ou les affres du désir, achève son évolution en créant l'amour.
Car l'amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale et l'½uvre même de l'imagination des artistes du langage.
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C'est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l'homme vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter jusqu'à l'infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons ici le mot de Nietzsche : "Le Poète a été le créateur des valeurs sentimentales".
Mais presque aussitôt créées, elles lui ont échappé.
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S'emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en instruments de règne ; elle a cueilli avec simplicité les fruits du langage, son ½uvre.Rémy De Gourmont